La maison du journalier

Publié le par marc

 

Là-bas, sous les arbres s'abrite

Une chaumière au dos bossu;

Le toit penche, le mur s'effrite,

Le seuil de la porte est moussu.

                       Th. GAUTIER, Émaux et Camées

 

                           Qui donc a fait pleurer les saules riverains

                           APOLLINAIRE, Alcools

 

 Je suis installé au soleil de novembre sur le banc écaillé du jardin. Une bergeronnette gracieuse et légère sautille, virevolte sur une branche à quelques pieds de moi. De profil, à l’ouest, une petite bise frisquette et effrontée s’insurge dans ma barbe ainsi qu’à travers les planches disjointes où mon séant repose. De face, plein sud, le soleil m’apporte, o présent suprême, non soumis aux lois du marché, une douce tiédeur. Je remercie le ciel aujourd’hui clément et généreux de cette ultime offrande avant l’hiver. 

 J’habite au chemin du pont de planches De pont et de planches, il n’y en a plus, de chemin entre les haies non plus. Tout a été remembré pour les besoins de la cause des grandes entreprises agricoles. Il reste une profonde tranchée aux bords arasés qui draine sans réserve l’excès d’eau. Tout cela est prosaïque, mais combien efficace. Pas de terres inondées, pas d’arbres empêcheurs de labourer en long, des fruits obèses, surabondants et sans saveur. Bien sûr chacun consomme plus qu’à sa faim…

 

Chaque année, à la dérobée, j’y plante, dissimulés parmi les roseaux, des bâtons de saule, et je me prends à rêver en enfonçant mes rameaux que demain les enfants enchanteront de leurs refrains, ensoleilleront le chemin en allant à l’école.  Mais un   haut conseiller sourcilleux, responsable des fossés et des voiries, auquel mes agissements portent ombrage, à chaque tournée d’inspection, les couche sans ménagement pour alimenter le ventre de la broyeuse. Il en avait oublié un, petit rebelle ayant usé de mimétisme, mais l’exploitant craignant une malfaisance sur ses pommes de terre, d’un geste expéditif, l’a déterré une nuit de pleine lune. Ce n’est rien, je suis patient et chaque année à la sainte Catherine je remets çà en la priant d’ y veiller.

 

J’habite là où vécut un journalier, vendant sa force de travail aux paysans du coin. Pour un maigre salaire, une livre de beurre et quelques œufs. Contrat précaire éternel, C.P.E pour simplifier…

Dans mes souvenirs d’enfant, c’était une chaumière sans ouverture sur le chemin de terre, bordé de haies sauvageonnes qui voyaient s’arrêter les écoliers friands de noisettes ou de mûres, rêvant d’école buissonnière au pied des églantiers. De l’humble masure, il ne reste rien. Tout a été labouré par la charrue du temps, envolés fétus de paille et torchis. Reste un saule deux fois centenaires, monstre majestueux, aux longs bras implorant le ciel. Dans les profondes crevasses de son vieux corps protubérant et noueux, se cachent l’histoire simple et secrète du lieu, celle d’un humble jardinier respectueux de la nature.

 

Une autre maison est sortie de terre, d’abord difforme et laide, verrue abjecte dans la plaine effeuillée, puis abandonnée aux quatre vents, aux ronces et aux buveurs de bière. Nous l’avons rachetée pour deux bouchées de pain et en souvenir d’un  homme sans famille, nous l’avons restaurée et le lieu est une île, une oasis dans un désert de maïs.

 

Je songe parfois qu’à la place de ces belles tiges dociles et éphémères s’élèvent des arbres à la peau blanche, d’ébène ou métissée, tendres ou durs, et qui, malgré leurs différences, s’entretiennent le soir comme des oiseaux bavards, de leurs joies et de leurs soucis de feuillus dans un monde trop (dés)humanisé.

 

En Flandre, naguère pays des bois (Houtland), comme dans bien d’autres contrées, beaucoup d’arbres et de haies ont déserté la plaine emmenant avec eux  renards vulgaires et chouettes campanules, laissant le champ ouvert à toutes les exploitations, aux pires maltraitances. 

 

MD

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Publié dans clés des champs

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