La terre est comme notre peau : J M Le Clézio

Publié le par marc

Extrait d’  « Ourania » de J M Le Clézio

 

« Mesdames et messieurs, la terre est notre peau. Comme notre peau, elle change, elle vieillit, elle s’affine ou s’endurcit selon les traitements qu’elle reçoit, elle se craquelle, elle se blesse.. Cette terre, le terre noire du jardin d’Eden que vous avez reçu en héritage, vous qui êtes nés dans la vallée,, ou les immigrants venus d’ailleurs, cette terre sur laquelle vous vous êtes arrêtés, dont vous vous nourrissez, qui vous enserre, ne croyez pas qu’elle soit éternelle. La terre noire, le chernozem sont éphémères, leur richesse ne dure qu’un instant. Il a fallu des milliers de siècles pour la fabriquer, pour la recueillir au creux de cette vallée. Il existe dans le monde d’autres endroits identiques à celui-ci, en Ukraine – le pays qui a donné son nom au chernozem. En Russie près de l’Oural, aux Etats-Unis dans les Etats de l’Idaho et du Wisconsin. Dans chacun de ses endroits, la fabrication a suivi le même procédé : il a fallu d ‘bord ces forêts impénétrables, incendiées, détruites jusqu’aux souches puis les herbages, la poussière des volcans et la longue sécheresse qui fait pénétrer les minéraux. Aujourd’hui, quand vous regardez cette vallée, que voyez-vous ? La terre noire est recouverte par des maisons, des rues, des centres commerciaux, et les nouveaux quartiers de la ville rejettent chaque jour des  eaux-vannes, des nitrates, du phosphore, que cette terre n’a plus le temps de dissoudre.

Le sol est le « nœud » de l’écosphère, mesdames et messieurs, le sol sur lequel vous marchez, duquel vous mangez, le sol est votre peau, votre vie. Si vous ne le traitez pas bien, vous le perdrez, car un sole dégradé ne se récupère pas. Quand il est détruit, il faut des milliers d’années pour que la terre en invente un nouveau.

Protégez votre peau, mesdames et messieurs, respectez-la, aérez-la, interdisez l’usage des engrais excessifs, construisez des réservoirs pour l’abreuver, des talus pour la consolider, plantez des arbres aux racines profondes, interdisez de construire et de goudronner, détournez les eaux noires vers les bassins de décantation.

J’ai fait pour vous avec mes mots le portrait de votre vallée et de sa terre fertile, depuis son émergence de la forêt jusqu’à aujourd’hui, à l’ére de la monoculture intensive. En le faisant, il me semblait que je peignait pour vous le corps d’une femme, un corps vivant à la peau sombre, imprégné de la chaleur des volcans et de la tendresse des pluies, un corps de femme indienne plein de force et de jeunesse. Prenez garde à ce que le corps de femme si beau et si généreux ne devienne, du fait de votre âpreté au gain ou de votre inconscience, le corps desséché et stérile d’une vieille à la peau grise, décharnée, vouée à la mort prochaine. »

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