Jeannette
Chez Jeannette, chaque semaine, entre chien et loup, je vais chercher mes œufs. De suaves parfums d’omelette craquante me chatouillent déjà les papilles. Dans ma tête, j’en fais déjà tout un plat ! Prise entre amoureux, avec une petite salade de blé tendre, parfumée à la ciboulette de notre jardin d’agrément. Oh je rêve et instinctivement, les yeux fermés, j’arrive chez Jeannette, comme un vieux cheval éprouvé.
Ses œufs ne sont pas pondus anonymement en grande surface et distribués en batterie, sous des lumières artificielles, sans tâche et calibrés : ils sont les fruits d’une dizaine de poules, élevées sans précipitation ni stress au milieu des friches et des prés, se nourrissant de vers et de blé, d’eau fraîche et d’herbe verte , pondant quand bon leur semble et où leur chante pourvu que la paille y soit sèche, odorante et dorée.
Ils se cueillent délicatement avant le crépuscule comme des fraises des bois, dans les creux chaleureux des étables, dans les recoins oubliés de la grange. Chaque génitrice a son lit propre et douillet qu’elle défend bec et ongles contre les rivales potentielles et les mains furtivement prédatrices de Jeannette. Et, par ailleurs, en d’autres occasions, notre dame dévoile son caractère : si l’exploitant voisin, du haut de son Mac, maltraite sa haie peuplée de chênes centenaires et d’aubépine, fleurie de rouges-gorges et de chardonnerets, elle pique une colère et sort ses griffes contre les bras articulés du pulvérisateur à poison.
Parfois la poule couve ses œufs et quelque temps plus tard un chapelet de soleils minuscules déambule derrière la masse dodelinante de la bonne mère.
J’entre dans la cuisine surchauffée de Jeannette, où le poêle au bois, aux yeux rougis, trône et ronronne comme un chat repu et confiant. Je suis assailli sans acrimonie par ses jeunes chiens exubérants. Hôtesse de l’air vivifiant, elle est heureuse de recevoir. Place à une parole fraîche. Son époux, depuis un bon demi siècle, ajourne pour un temps ses rengaines. Des nouvelles enfin ! De Paul, Pierre, Léontine, Andrée et Madeleine sans oublier la petite famille.
- Oui, oui, il va bien. Des douleurs dans le dos. mal d’époque ! Le travail, ah non, elle n’a pas encore déniché. il faudra bien un jour le partager…Ah ! Ces chinois ! Quel charabia ! Ah bon, faut bien qu’ils vivent un peu !
Entre autres mots...Oh quels maux !
Aujourd’hui et depuis que l’automne s’est installé avec son cortège de journées humides et étriquées, son soleil parcimonieux, ses poules, d’habitude si fécondes se tarissent, se renferment dans leur coquille : le fruit de leurs entrailles attendra des auspices plus propices.
Apercevant mon désappointement, en femme noble et plantureuse, Jeannette court me chercher quatre belles côtelettes de mouton, une de ces bêtes nourries au lait maternel, puis à l’herbe grasse de sa prairie, avant d’être sacrifié sur l’autel de l’intempérance, pêché ô combien capiteux, travers béotien de nos appétits primitifs.
“Tiens, prends-les, dit-elle, ce sera à la place de l’omelette, avec une petite salade de blé tendre, entre amoureux ! ”
Et, consolé, je rougis comme un polisson. Voilà, c’est du Jeannette !
MD