Conte du migrant élu (3)
Quelques heures plus tard, le chef en sortit regonflé et gaillard : les meilleurs spécialistes de la contrée avaient opéré. Il avait compris que pour s’attacher durablement la versatile opinion, il devait sans cesse créer la surprise, susciter l’admiration du peuple par des actes forts, des propos inédits, quitte à les contredire l’instant d’après, le commun a si peu de mémoire. Pi peul, pi peul ! scandaient ses docteurs en marketing, consulting, experts en brainstorming, thérapeutes en radio et télécommunications. Car « foule sentimentale… a soif d’idéal », chante Alan Voulzing » alors faut la Carla brunette, les bulles du fouquet, la hotte du père Mullier, ah le bien qu’on peut nous faire, ah le rêve sous les couettes.
Ainsi, avec ses maîtres-queux et coqs à l’âne, il composa, pour la basse-cour ébaudie, un menu à la semaine alléchant, pour le distiller au jour le jour sur les ondes goulues, avides de choux gras. Etant la fine mouche (pardonnez l’expression !) posée sur le tableau, je vous livre, dans la primeur, le dernier, délectable…
Menu du chef
Lundi : Visite chez le plus haut dignitaire de l’église cathodique, apotropaïque et romaine, une et indivisible, en compagnie d’un bon petit diable et d’un émissaire du bon dieu, en l’occurrence un amuseur public spécialiste du dessous de la ceinture, et un chat pelé ou chat-p(e)lain, chantre du dessus, sauveteur d’âmes en détresse et déliquescence.
Nota bene : faire durer, aux marches du palais, sous l’œil aguicheur des papas-rassis, le baisemain ostentatoire au souverain pontifiant.
A la une du canard, cette manchette :
« L’église réconciliée avec son corps « sale » et ses attributs ! »
Mardi : Annonce tonitruante devant la presse du monde d’un projet politique de « Régénération de âmes » de la contrée . Pas de hausse du pouvoir d’achat pour les manants et croquants de tous poils, mesure oh combien délétère, mais élévation du pouvoir d’être : être combattif, compétitif, malléable, flexible et retors à merci. En deux mots, et selon la haute autorité canonique, vertueuse patronne des puissants, digne dauphine du baron Antoine Herbert Salière « vivre c’est assumer sa précarité ».
A la une et à la deux du canard, la manchette claquante :
« Aux gémonies, le vulgaire pouvoir d’achat, enfin un pouvoir d’Etre ! »
Mercredi : Conseil des ministres. Attribution de notes de zéro à dix, évaluant l’efficacité de chacun.
Le premier d’entre eux, inconsistant et affable, a rempli son rôle, obtient dix.
Boutefeu se voit attribuer la note la plus basse : zéro de (re)conduite à la frontière. Les chiffres n’ont pas été atteints. Même si, quant au codéveloppement, des rafales, des jaguars et des centrales culinaires ont été vendus contre du pétrole et des otages.
L’ex Saint-bernard de l’humanitaire n’a pas de note : il faut le ménager, c’est le joker, le petit ali-bibi du chef.
Cricri Boute-en-train obtient neuf pour son projet ambitieux : elle prévoit la construction d’une centaine de maisonnettes sur dix ans pour quinze euros par mois. Les futurs acquéreurs seront triés sur le volet lors de l’émission phare, sur la chaîne lustucrative « qui veut gagner une maison ? »
Et cætera, et c’est des rats…
La presse titre : Boutefeu ne sera pas reconduit… dans ses fonctions !
Boute-en-train, la femme aux cent foyers ! Une fée du logis !
Jeudi : Le chef annonce que le Paris-Dakar, épreuve sportive, festive et très populaire chez les autochtones, ne sera pas abandonné mais sera recentré sur le continent, terrain de jeu plus sûr (des écolos machins, il n’est à craindre que les coups de semences, de semonce, excusez le dérapage). Le périple s’appellera désormais le Dunkerque-Nice via la péninsule ibérique en suivant les plages. Le chef sera lui-même au départ de la course en compagnie de madame de Fond de Teint. Les sponsors applaudissent, les mécènes affluent, les actionnaires se frottent les mains. On prévoit un point de croissance supplémentaire.
La presse s’emballe :
A la une, à la deux, à la trois,
Nous irons au bois
Cueillir la cerise
Sur le grand gâteau
Dans le beau chapeau
« Le mariage éclair de Miss et de Mister France ! »
Vendredi : Projet de multiplication des caméras sur la voie et les lieux publics. Incitation, par des crédits d’impôts, à surveiller son voisin, sa bonne ou son plombier, notamment s’il est malgache ou polonais : chacun devient un acteur potentiel, accessoirement un délinquant.
La presse s’enthousiasme : « Pour les récalcitrants le trou et la frontière ne sont pas loin ! »
Samedi : Déplacement du quartier général du chef dans le château de Versailles, aménagé et modernisé pour l’occasion. Seule la galerie des glaces reste inchangée. Ce dernier, ombrageux, pourra à loisir interroger ses miroirs. Il se fait appeler Astre suprême. Il y installe sa cour : ministres, grands intendants des finances, comédiens et chansonniers. Les Garden- parties et les fêtes galantes seront télévisées et commentées par Steven Bern, le fou du roi.
La presse pi peul croule sous les
ventes.
Dimanche : Pèlerinage hebdomadaire à Orly pour suivre le ballet incessant des avions, le flux migratoire de ces beaux volatiles : le chef verse une larme : il accueille chaudement les migrants choisis et fustige les autres, va-nu-pieds, indésirables, poussés vers les charters. Il ferme les yeux, le voilà plongé dans son enfance, petit magyare choisi, et quelque quarante ans plus tard migrant élu par tout un peuple… « on ne peut accueillir toute la misère du monde. »
A la une et sur toutes les pages du canard :
« Le conte merveilleux du migrant élu »
Le chef quitte l’aéroport cerclé d’une nuée de véhicules, sirènes hurlantes, conforté dans sa mission.
Fin provisoire des travaux
Circulez, il n’y a plus rien
à voir !