Esprit de famille
Avant-propos improvisé ou presque
- Merde, où sont mes lunettes ? Pas sur le nez…Sans elles, je ne puis
rien vous conter. (Plusieurs paires me sont présentées, celles de l’oncle Charles, résistantes, celles de tante Monique, légères, d’autres encore, précieuses, opaques, ovoïdes aucune ne me sied. On m’achemine, celles de Marie Ange, aux formes rondes, avantageuses, au port agréable, et c’est peu dire…) Ah voilà lunettes à mes yeux,
comme on dit chaussure à son pied. Mon récit peut commencer…
Préambule
Pour que mon verbiage soit moins monotone, plus coloré, pour que mon bavardage passe mieux, sans haut-le-cœur, sans
embarras gastrique, après quelques gorgées de bière, deux ou trois lampées de rouge, –cousine Marie-France, ange gardien, veille sur nous- j’ai opté, non pour le plus court chemin, n’en
déplaisent aux adversaires du blablabla, aux partisans du chachacha ou de la valse à mille temps, j’ai opté donc pour l’interactif, et c’est dans l’air du temps.
Je vous inviterai à chanter, à rafraîchir votre mémoire à partir d’un mot clé qui ouvrira grande la porte à vos
souvenirs. Souvenirs, souvenirs…
Prenons un premier exemple : « déjà septembre, bientôt le départ des gracieuses
hirondelles… »
Je m’appelle hirondelle des faubourgs…
Deuxième exemple : « cette dame, et je ne vise personne, sous ses dehors engageants, est une véritable peau de
vache… »
Une jolie fleur dans une peau d’ vache
Une jolie vache déguisée en fleur
Qui fait la belle et qui vous attache
Puis qui vous mène par le bout du cœur… »
Ah Georges, tu es tombé dans les oubliettes…
Dernier exemple plus difficile : « Il est complètement marteau ce gars-là… » Je la dédicace aux paysans
de la famille.
Si j’avais un marteau, je cognerai le jour
Je cognerai la nuit, j’y mettrai tout mon cœur
Je construirai une ferme, une grange et une barrière
Et j’y mettrai mon père, ma mère, mes frères et mes sœurs, oh, oh ! Ce
serait le bonheur…
Bravo, à vous de jouer !
Corps de l’histoire
Cousins cousines germains germaines, issus du grand-père Tobie et de grand-mère Madeleine,
(Mais je m’adresse aussi aux belles pièces apportées sans lesquelles l’arbre dépérirait, et aussi aux oncles et tantes sans lesquels
etc. etc.…)
Branches vives du vieil arbre Missiaen,
L’arbre, plusieurs fois centenaire, à en croire les registres paroissiaux et communaux, est-il d’essence aristocratique,
son port étant si altier, chêne majestueux, charme séduisant, frêne élancé ou simplement, penché vers la glaise des Flandres, de souche roturière, aulne néanmoins précieux, piquante aubépine,
saule massif fortement enracinés au milieu des prés, se mirant tel le suffisant Narcisse dans la mare aléatoire du temps ?
Tobie ! Or not Tobie… Comme dit subtilement le cousin Mathieu.
Y a qu’un ch’veu sur la tête à Mathieu
Y a qu’un ch’veu
Y a qu’une dent…
Dans la mâchoire à Jean…
La grande et provocante Marguerite, de la brasserie Ignace, titignasse, c’est un joli joli nom charmant, titignasse…. La belle margot, quand margot dégrafait son corsage, pour
donner la gougoutte à son chat…, la margot donc, l’appelait Bobby. Oh, ça l’agaçait, le papé, qu’on se jouât de son nom de baptême, et Marguerite, sans ambages était envoyée sur les
roses.
A la poste de Watten, pour le dénicher, il n’était pas besoin d’ajouter de patronyme, ni de localité précise, vous
écriviez « Tobie 59 Watten » et le pli arrivait chez le destinataire qui tendait la main, fier comme Artaban. Ah Tobie, vous souvenez-vous, j’en appelle à presque tous les germains et germaines, nés entre cinquante et soixante-quinze, du siècle précédent, Tobie le patriarche, l’homme aux deux chevaux fougueux,
à la deux chevaux rutilante 485 CA 59, après la belle juva 4, « baisse le capot on voit le moteur ! » disait-il en voyant fleurir les
minijupes, signes extérieurs d’une certaine aisance, non pas la minijupe, signe de légèreté, mais les deux chevaux pardi. Un seul, c’était un pauvre, un paysan. Trois chevaux et c’était la
gentilhommière, la vie de château quoi ! Certains ne badinent pas avec l’amour, à la campagne on ne badinait pas avec les bourrins. Suivez-vous, cousins germains, le déroulement de mon
récit ? Lui il était cultivateur, oui, il cultivait le blé, accessoirement l’oseille, l’avoine pour les chevaux, le lin pour les tailleurs, comme on cultive les arts et sa réputation, sur
quelque vingt hectares, une jolie ferme ma foi ; il était marié en mille neuf cent vingt-sept, si ma mémoire est bonne, à Madeleine, fille d’Irma, travailleuse infatigable. En ces temps là,
cousines, on ne riait pas, on bossait de l’aube jusqu’après le couchant, la gaudriole était monnaie dormante, Brel n’avait pas encore rencontré sa Madeleine à qui lui dire des je t’aime, car Madeleine elle aime tant ça, Madeleine, c’est mon noël, c’est mon Amérique à moi…». Ah grand Jacques, comme
Georges, tes chansons ne font plus recette… Et si malencontreusement le démon le possédait, lui, le pépé, elle jamais, oh grand jamais, le diable est au corps ce que l’âme est à dieu, alors le
délit de chair se consommait dans le noir, en secret, dessous la courtepointe et les soupirs étaient vite étouffés. Mais chut, ma plume m’entraîne
trop loin, je vois ici les fruits de leurs désirs assouvis, pardon mon oncle pardon ma tante, vous fûtes huit dans une long cortège de quatorze années glorieuses et combien fécondes. En ce
temps-là, on priait beaucoup, agenouillés inconfortablement sur une chaise de cuisine ou un fidèle prie-dieu en messe basse ou à la grand-messe, derrière un missel en version latine. Ite missa
est et la messe était dite. Deo gracias !Ah les stigmates de la foi sur nos genoux enfantins et dans nos têtes blondes !
Sans nous vanter, à cette époque, nous étions trilingue ! Oui, monsieur, vous avez bien ouï, trilingue, nous
maîtrisions trois langues. Primo, nous récitions couramment le latin, désormais langue morte : « Lupus et agnus venerant siti compulsi. Supérior
stabat lupus, longue quae inferior agnus. Tunc face improba, etc. etc. »
Non, non, ce n’est pas une chanson mais une fable d’Esope, l’aïeul de La Fontaine
Secundo, avec Pitch, Nesch, et Pow, moi c’était Pitch contror ou Cram pas vrai, parce que, parait-il, il m’arrivait de
m’opposer. Si peu, si peu… Nous discourions donc en flamand, « t’ez a lik a touat, mésche ! Me sint stiv mouh !
Tertio, dans les écoles de la quatrième république, on nous enseignait le français, langue officielle, à grands coups de
règles et d’exceptions venant confirmer celles-ci. Certains diront en m’écoutant que l’usage de la trique porte bien ses fruits. Le débat est d’un autre temps.
Puis-je vous conter une petite anecdote d’enfance ? L’histoire se déroulait ici même, dans les quartiers d’été.
Nous priions depuis dix bonnes minutes, c’était le programme quotidien imposé par le sombre abbé Vanreckem. Le pépé, à genou par terre, les coudes appuyés sur la paille du fauteuil, nous
surveillait Anne-Marie et moi de son regard sévère, à travers la lucarne de son dossier verni et la mémé, c’était samedi, vidait la poule qui serait mise au pot pour le lendemain, jour du
seigneur. Elle débarrassait donc le volatile de ses entrailles, (nous l’avions déplumé la veille) quand soudain, un pet, un vent, un prout quoi, continu, (était-il aussi gras que le gallinacé, je
ne saurais plus l’affirmer ?) un prout donc retentit du côté de la mémé. Petit mon oncle, habituellement grave et dévot, vu qu’il se destinait à épouser Dieu, en passant par la porte
mystérieuse du petit Séminaire, puis du grand, éclata de rire, et on s’engouffra, comme des courants d’air trop longtemps comprimés, Anne Marie et moi, dans la brèche béante de la rigolade. Le
pépé ne riait jamais mais, pris au dépourvu, laissait faire. Il disait simplement, désarmé, dans un flamand savoureux, imagé, et la traduction semble bien pâle : « votre grand-mère
vieillit, il y a relâchement des tissus… » Oncle Claude, fils de Tobie, connaît la version originale…
Quant à la mémé, un peu confuse, elle continuait la litanie, en pointant du doigt l’oiseau coupable. On n’a jamais su de
quel organisme provenait ce vent soudain. Pépé mit fin à la joyeuse récréation en frappant dans ses mains. L’ordre était revenu, la poule était vidée, et nous, ravis de cet entracte badin dans
cette pièce monotone et sans dialogues.
Mais revenons, cousins, à l’objet de la rencontre. Une cousinade, néologisme qui convient aux temps qui courent, trop
vite, depuis que tout fait, divers ou pas, tout geste dans notre environnement a pris de la vitesse. Dans nos campagnes emmaïssées, dixit Raphaël, un des cousins les derniers nés, sur les
tracteurs robotisés roulent dans une traînée de poussière des Schumacher impétueux.
Ah si grand-mère, voulez-vous danser grand-mère… Ah si mémé voyait passer
ces trains à grande vitesse, oh la vache, pardonnez l’image d’Epinal, il est loin le petit train poussif et convivial de son enfance. Si souris des champs, elle pénétrait dans un fast food, un
quick -oh la vilaine onomatopée – oh la malbouffe dira José entre deux gendarmes quelque cinquante ans plus tard, cracherait-elle tout rouge son
hachis dégoulinant de Ketchup et son bout de tomate élevée sans terre et aux hormones ? Elle avait connu, bien sûr, la presque anodine fermeture éclair, remplaçant après guerre le
déboutonnage laborieux et compulsif, si enrageant quand l’envie se dressait pressante. Elle avait subi aussi, la blitz krieg, comme disaient nos désormais cousins germains, la cruelle guerre
éclair qui s’enlise toujours et massacre à l’aveuglette.
Cousinade, dérivé étrange, conservateur, je préfère ses ancêtres, cousin, cousine, cousiner, cousinal cousinage. Ne
dit-on pas « un air de cousinage », comme un air de famille ? Ma cousine c’est ma sœur éloignée, de Lille, de Maubeuge, de Paris, de Grenoble ou de Zanzibar, et parfois si proche
quand elle est plongée dans le bain moussu de l’enfance.
Cousinade rime avec rigolade et salade, mascarade aussi, rassemblement charnel sans importance diront les uns, les
absents ont-ils toujours tort ? Rien n’est simple…mais n’est-ce pas le temps insolent, impitoyable, chères cousines, qui nous usine jour après nuit ce masque de rides, de bleus à l’âme, et à
qui sait le voir, niché habilement sous le fard, derrière le personnage souvent désenchanté, le visage
lisse et tendre de l’enfance, son regard pétillant toujours dans la lune ?
Vous me direz que je passe du coq à l’âne, mais n’est-ce pas le fil logique de l’histoire : hier le coq claironnant
sur le fumier de la basse-cour, ici même où, cousine, votre charmant popotin à merveille sied, aujourd’hui l’âne brayant au milieu des prés.
J’ai sous les yeux le feuillet d’invitation si beau (merci, Anne France et la ribambelle dynamique de filles
Missiaen-Delattre, et je plonge illico dans l’enfance, comme dans un bain d’eau de mer du Nord, vivifiante, revigorante, mais si froide la plupart du temps. Il y en eut des torsions,
contractions, gesticulations éprouvantes pour de frêles épaules d’à peine dix printemps, et si peu de douces éclaboussures, de caresses et de fous rires. Ces gestes-là, ces débordements du corps
et du cœur restaient-ils à inventer sur les paillasses dures des chaumières ?
Ne retenons que les belles éclaircies, cousin cousine, petit frère, soeurette, notre sourire d’ange, têtes blondes comme
l’épi, brunes comme le cachou, culottes courtes, souliers vernis du dimanche après la messe, la main plongée dans les bouchées gagnantes chez Marie France, j’aurais tant aimé que pour compenser
le « perdu » sans retour sur le papier glacé, pêcher un baiser sur la joue, juste un petit pêché… les cabanes avec
Michel et Ignace dans les étables, les courses à bicyclette avec Bruno parmi les herbes folles, ah cette soif de dépasser de se dépasser, jamais assouvie.. Et quelques années plus tard les
échappées belles du tour du Nord, Vous souvenez-vous, cousins cousine Monique, de Nielles, de Condette, d’Hucqueliers, de Bavinchove, Quesnoy, et Oye plage, mon circuit, des collines d’Artois au
monts des Flandres, douce Flandres, vert pays de mon enfance… en passant par les dunes d’opale, est un peu embrouillé, mais il reste la chaleur
de la paille, le clapotis de l’eau, les chemins en zigzag, les chansons sous la lune, le chant du rossignol, rossignol, rossignol de mes amours et
aussi la vaisselle à tour de rôle et les brouilles puériles dans les jeunes ménages. Marie Thérèse savait à l’occasion manier le balai, comme un
glaive et Marie Jo utiliser sa langue comme une fourche. Notre périple à bicyclette était si pimenté ! Ah petit mon oncle, mais tu n’es pas là et tu manques à la fête, on te doit une fière
chandelle à la belle étoile. Notre enfance, en ces moments de vertes randonnées à travers le bocage, a connu sa période rose.
« Les années passent, la vie aussi. On est les témoins impuissants du
temps qui trace, du temps qui veut. »
C’est GCM, le slaamer de Saint-Denis qui le dit. Et
c’est simple et c’est beau.
« Au mois de juin, on change de teint, fini d’être
albinos. »
Et en septembre, c’est les vendanges, nous les referons ensemble, les vendanges
de l’amour… on rentre les foins, sur des lignes interminables on ramassait les pommes de terre, le pépé suivait derrière et grondait le petit poucet contrevenant, celui qui laissait sur le
chemin, comme autant de cailloux blancs les pommes de terre en robe des champs. C’était pourtant bien avant le remembrement, cousin cousine, souvenez-vous de ce temps-là, la campagne était
peuplée de joyeuses bandes et de coquelicots, et ça riait, et ça chantait, et ça chiquait dans les allées mais fallait surtout pas baisser les bras.
Aujourd’hui, je ne sais pas, on dirait qu’il n’y a plus trop de vie autour d’un champ de blé, ni humaine, ni animale,
(sauf chez cousin Raphaël, quand trois générations cigales et fourmis se pressent et chantent sur un chariot de paille) ni même végétale, les coquelicots ont perdu tout leur sang, les abeilles
manquent de butin, l’homme parle tout seul, c’est le progrès, dit-on à la cour des grands. Les épis, les tubercules sont en surpoids et même obèse, à notre image. De ce progrès, on n’en veut pas.
Heureusement il est des paysans qui n’exploitent pas la terre, car exploiter n’est plus un exploit, mais la cultivent encore, cousin Raphaël est de ceux-là et ce n’est pas rose tous les jours,
mais ça reste vert prairie. Prairie je t’aime, prairie je t’adore….
Allez je cesse de m’épancher, ça n’en finirait pas. Je lève mon verre pour saluer l’arbre Missiaen. Qu’il continue de
vivre en harmonie parmi ses congénères, au milieu des prés, au milieu des bois, et aussi dans les villes, car des arbres, à l’écorce blanche, noire ou métissée, des jardins dans la cité, sont des
réservoirs d’oxygène, de rires, d’abeilles, de coquelicots et de colombes pour la santé et le bien-être de nos enfants. A l’(h)être des parcs et des squares, Donnez-lui mille colombes…
Marc le 31 août 2008