Samedi 18 octobre 2008 6 18 /10 /Oct /2008 10:56


 

« Au même sens littéral, l’ex-istence m’arrache au repos ou m’écarte de l’équilibre. Aussi me lance-t-elle dans le temps. Pierres et morts se reposent, cois. Sans inquiétude, existerais-je ? Cette question ne fait que répéter deux mots équivalents. J’existe signifie : je m’inquiète. Je m’inquiète donc j’existe. Le fameux cogito de Descartes le dit sans le dire, puisque penser, au sens littéral veut dire peser : évaluer un poids sur la balance. Il n’y a pas de pesée ni de bascule sans petits ou grands écarts à l’équilibre. J’existe donc, mon temps a ce moteur. Sans cette inquiétude, je n’existe pas ; sans elle mon état équivaut à la mort.

Le rameau a la forme fourchue de l’écart et la fonction motrice d’accumulateur, sans lesquels il n’y a ni temps ni existence, objective ou subjective, naturelle ou culturelle. En nous écartant de l’équilibre mortel, l’inquiétude nous fait naître.

Engrangez des trésors d’inquiétude ; elle jette en existence. Sans les dangers mortels courus aujourd’hui…saurions-nous transformer quelque événement en un avènement : inventerions-nous un nouveau monde ? »

Par marc - Publié dans : morceaux choisis
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Samedi 18 octobre 2008 6 18 /10 /Oct /2008 10:35

Lettre aux futurs bacheliers

 

On admet que les hommes doivent prendre soin de leur corps. Ainsi se trouvent à leur portée des biens dont, trop souvent on jouit sans s’apercevoir de leur valeur réelle : santé, joie de vivre, plaisir du simple fait d’être présent au monde, et de goûter cette présence. Mais il est une autre forme de souci de soi, qui nécessite un travail, dont dépend l’accomplissement humain dans sa plénitude. Il s’agit de prendre soin de sa pensée, de sa vie intérieure. « Prendre soin »… Comme on le fait d’un être aimé, d’une relation, d’une œuvre en cours. Epicure le rappelle : la philosophie vaut bien qu’on se donne la peine de lui consacrer son attention, car elle est une médecine de l’âme.

 

Chasser les peurs sans fondement, et atteindre les diverses jouissances que l’existence rend possibles : tel est l’enjeu inestimable de la réflexion libre qui ouvre à la sagesse. La pensée se cultivant elle-même se réalise dans une lucidité agissante, dont la joie de comprendre est le ressort décisif. On éprouve ainsi un bonheur insoupçonné : celui de se découvrir maître de ses jugements, celui d’être libre.

 

Il faut avoir le courage, souvent, de prendre le contrepied de l’opinion commune, quand elle condense en elle des préjugés devenus trop habituels. Il faut savoir être soi-même et conduire l’aventure de la méditation philosophique comme on s’inscrit dans un dialogue. Les grands auteurs ont pensé avant nous. Mais nous ne sommes tenus à aucune servilité à leur égard.

 

Souvenez-vous de Spinoza : tout accroissement de comprendre est un accroissement de la puissance d’agir. Et ce gain est un enrichissement de l’être lui-même, avec la joie qui en résulte.

                                                        Henri Pena-Ruiz

Par marc - Publié dans : morceaux choisis
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Samedi 18 octobre 2008 6 18 /10 /Oct /2008 10:21

Jean-Paul Besset a été a été rédacteur en chef de « Politis » puis au « Monde ». Il publie « Comment ne plus être progressiste ? sans devenir réactionnaire », où il remet en cause le mythe du progrès, responsable de la destruction de la planète. Pour lui, le seul remède consiste en un changement radical de nos comportements.

Vous dites que nous pratiquons un « écocide ». Que signifie ce terme ?

C’est la destruction du vivant. C’est plus que l’environnement, qui est une notion anthropocentrique. Ce qui est en jeu, aujourd’hui, ce n’est pas seulement la destruction de « ce qui environne l’homme », c’est la destruction de l’homme dans son système de vie, dans son milieu de vie.

Nous vivons un tournant, un changement d’histoire à l’échelle géologique. L’évolution de la Terre, des grands équilibres, est en train de se bouleverser à une vitesse accélérée comme jamais, à cause de l’irruption de l’espèce humaine en tant que moteur de cette évolution. Par toute une série de dérives, cette espèce humaine a mis en place une machine infernale qui menace son propre camp, sa propre espérance de vie. La destruction des fondamentaux de l’espèce (les hommes en tant qu’êtres vivants) entraîne en même temps une destruction de l’humain (en tant que catégorie sociale).

 

Nous savons cela, y compris les politiques, mais nous ne faisons rien. Pourquoi ? Cynisme ? Paralysie devant l’ampleur de la tâche ?

Tout cela à la fois. Nous savions qu’il y aurait en Europe, en France en particulier, des canicules assassines. On les a découvertes sans avoir rien fait pour en atténuer les conséquences. Nous savions que La Nouvelle-Orléans était menacée par des cyclones qui entraîneraient des montées des eaux, que les digues ne tiendraient pas... Nous savons tous ces choses. Ce ne sont plus des alertes ou des angoisses métaphysiques de quelques-uns. La réalité de la catastrophe est désormais inscrite dans chaque discipline scientifique. C’est ancré, reconnu, discuté par les plus hautes instances politiques, mais c’est tellement impensable ­ savoir n’est pas croire ­ que l’humanité dans son ensemble, toutes populations et classes confondues, est saisie d’impuissance. On se retrouve avec un gouffre sous les pieds : l’échec de nos systèmes de développement, de nos modes de vie, de nos certitudes devenues nos raisons de vivre. Tout cela s’effondre, et il faut changer de système. Et rapidement, car il n’y aura pas de solution miracle. Alors, bien sûr, il y a des couardises, des lobbies, des jeux d’intérêt qui ne sont pas négligeables, mais le coeur de la question est dans cette paralysie de la volonté, cette atonie qui saisit l’humanité devant son propre échec. Comment concevoir que l’espèce humaine soit menacée par son génie, par sa puissance ?

C’est un retournement culturel considérable...

Cela nous oblige en effet à remettre en cause cette valeur fondamentale qui est la base de notre civilisation depuis deux siècles, depuis les Lumières : la croyance en le « Progrès ». Le développement, la croissance, l’opulence... C’est une formidable histoire que celle du progrès, qui a sorti l’humanité de sa caverne, du Moyen Âge, des obscurantismes. Mais, ces dernières années, il est devenu destructeur. On le voit au niveau de la crise écologique, mais aussi de la crise sociale, avec un système qui, plus il produit de richesses, plus il crée d’inégalités, de la précarité, des frustrations, des pathologies de l’âme humaine... Le progrès s’est retourné en contre progrès comme les révolutions se retournent en contre-révolutions.

 

Pensez-vous que la distinction droite gauche, en ce domaine, n’est plus pertinente ?

Face à cet enjeu, en effet, elle n’est plus pertinente. La gauche, toutes tendances confondues, a toujours privilégié l’idée qu’il suffisait de retourner la mécanique du progrès ­ richesses, croissance, développement, techniques ­ afin que le plus grand nombre en bénéficie. Elle ne divergeait que sur les moyens d’y parvenir : réforme ou révolution. Or, aujourd’hui, c’est la mécanique qui pose problème. La machine à produire toujours plus accumule du « toujours moins », que ce soit du point de vue écologique ou en matière sociale.

L’effondrement du mythe du progrès est d’autant plus difficile à digérer pour les militants de gauche que ce sont eux qui se sont toujours montrés les plus vigoureux acteurs du « progressisme ». Ils se prennent cette fin de cycle historique en pleine poire, et cette forclusion de l’espérance envers un monde en progrès continu les laisse désemparés, en pleine désillusion. Difficile en effet d’abandonner ce qui fondait la croyance, de « changer de logiciel ». Les voilà ­ nous voici ­ idéologiquement orphelins.

Le rôle de la gauche consistait à s’opposer à « l’ordre des choses », dieux, castes ou classes, afin de favoriser le progrès humain. Elle y a souvent réussi. Changement d’époque : la gauche est désormais complice de cet « ordre des choses » et de son premier commandement, la croissance, au prétexte que celle-ci diffuserait la richesse. Ce n’est plus vrai : la croissance massacre le bien commun du vivant et creuse comme jamais les inégalités !

S’attaquer au « virus libéral » sans s’en prendre d’abord au « virus de la croissance », c’est se tromper d’adversaire principal. Le libéralisme, version ultra ou tempérée, n’est qu’un dégât collatéral du projet productiviste d’illimitation. C’est la peste qui pose problème, pas les pestiférés.

L’immense changement d’époque dont nous sommes bien obligés de prendre acte provoque une modification du clivage qui a modelé l’histoire de ces deux derniers siècles en départageant la droite de la gauche. La question prioritaire que la crise du vivant nous impose n’est plus de savoir « comment répartir les richesses produites » mais de choisir « quelles richesses nous devons produire ». Pas « pour qui » mais « pourquoi ».

Cela pose la question de l’articulation entre la question environnementale et la question sociale...

Cela n’évacue en rien la question de l’équité et de la répartition, mais celle-ci se pose dans un nouveau cadre, et c’est de celui-ci qu’il faut d’abord prendre la mesure. Augmenter le pouvoir d’achat, peut-être, mais pour en faire quoi ? Je vais être un peu caricatural, mais, si c’est pour acheter des 4X4...

Il faut bien être conscient que cette crise que nous vivons touche d’abord les plus pauvres. S’attaquer à cette crise, c’est donc rester dans le camp des déshérités. Ce sont les pauvres qui entretiennent le plus de rapports nécessaires avec les équilibres naturels. La moitié de la population mondiale vit directement des produits de la terre. Si la terre ne rend plus, ce sont les gens qui vivent avec moins de deux euros par jour qui auront encore moins. La cause est entendue : la cause du vivant est la cause des plus pauvres. Cela va ensemble. Je refuse ces proclamations de salonnards sur le thème : l’écologie, c’est un truc de riches. C’est faux ! C’est un truc de pauvres !

 

Par marc - Publié dans : morceaux choisis - Communauté : Jardinage
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Samedi 27 septembre 2008 6 27 /09 /Sep /2008 16:33
Le Grenelle de l'environnement a accouché d'une souris. L'effet d'annonce d'un changement profond aura duré six mois; ce fut une belle farce et le citoyen en est le dindon.
Par marc - Publié dans : pensées du jour
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Vendredi 26 septembre 2008 5 26 /09 /Sep /2008 10:25
A propos des revers de la finance internationale, parole de candide
Si les chateaux de sable s'écroulent et provoquent le fameux jeu de dominos, il est temps de chasser rois, roitelets et princes de la finance, de la banque, des assurances et de la politique et de construire de véritables maisons du peuple, en pierre, bois et paille.
Si tous les petits cochons du monde...les loups montreraient patte blanche.






Par marc - Publié dans : pensées du jour
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Vendredi 5 septembre 2008 5 05 /09 /Sep /2008 18:56

 

 

 

Esprit de famille

 

Avant-propos improvisé ou presque

- Merde, où sont mes lunettes ? Pas sur le nez…Sans  elles, je ne puis rien vous conter. (Plusieurs paires me sont présentées, celles de l’oncle Charles, résistantes, celles de tante Monique, légères, d’autres encore, précieuses, opaques, ovoïdes  aucune ne me sied. On m’achemine, celles de Marie Ange, aux formes rondes, avantageuses, au port agréable, et c’est peu dire…) Ah voilà lunettes à mes yeux, comme on dit chaussure à son pied. Mon récit peut commencer…

 

Préambule

Pour que mon verbiage soit moins monotone, plus coloré, pour que mon bavardage passe mieux, sans haut-le-cœur, sans embarras gastrique, après quelques gorgées de bière, deux ou trois lampées de rouge, –cousine Marie-France, ange gardien, veille sur nous- j’ai opté, non pour le plus court chemin, n’en déplaisent aux adversaires du blablabla, aux partisans du chachacha ou de la valse à mille temps, j’ai opté donc pour l’interactif, et c’est dans l’air du temps.

Je vous inviterai à chanter, à rafraîchir votre mémoire à partir d’un mot clé qui ouvrira grande la porte à vos souvenirs. Souvenirs, souvenirs…

Prenons un premier exemple : « déjà septembre, bientôt le départ des gracieuses hirondelles… »

Je m’appelle hirondelle des faubourgs…   

Deuxième exemple : « cette dame, et je ne vise personne, sous ses dehors engageants, est une véritable peau de vache… »

Une jolie fleur dans une peau d’ vache

Une jolie vache déguisée en fleur

Qui fait la belle et qui vous attache

Puis qui vous mène par le bout du cœur… »

Ah Georges, tu es tombé dans les oubliettes…

Dernier exemple plus difficile : « Il est complètement marteau ce gars-là… » Je la dédicace aux paysans de la famille.

Si j’avais un marteau, je cognerai le jour

Je cognerai la nuit, j’y mettrai tout mon cœur

Je construirai une ferme, une grange et une barrière

Et j’y mettrai mon père, ma mère, mes frères et mes sœurs, oh, oh ! Ce serait le bonheur…

Bravo, à vous de jouer !

 

Corps de l’histoire

Cousins cousines germains germaines, issus du grand-père Tobie et de grand-mère Madeleine,

(Mais je m’adresse aussi aux belles pièces apportées sans lesquelles l’arbre dépérirait, et aussi aux oncles et tantes sans lesquels etc. etc.…)

Branches vives du vieil arbre Missiaen,

L’arbre, plusieurs fois centenaire, à en croire les registres paroissiaux et communaux, est-il d’essence aristocratique, son port étant si altier, chêne majestueux, charme séduisant, frêne élancé ou simplement, penché vers la glaise des Flandres, de souche roturière, aulne néanmoins précieux, piquante aubépine, saule massif fortement enracinés au milieu des prés, se mirant tel le suffisant Narcisse dans la mare aléatoire du temps ?

Tobie ! Or not Tobie… Comme dit subtilement le cousin Mathieu.

Y a qu’un ch’veu sur la tête à Mathieu

Y a qu’un ch’veu

Y a qu’une dent…

Dans la mâchoire à Jean…

 La grande et provocante Marguerite, de la brasserie Ignace, titignasse, c’est un joli joli nom charmant, titignasse…. La belle margot, quand margot dégrafait son corsage, pour donner la gougoutte à son chat…, la margot donc, l’appelait Bobby. Oh, ça l’agaçait, le papé, qu’on se jouât de son nom de baptême, et Marguerite, sans ambages était envoyée sur les roses.

A la poste de Watten, pour le dénicher, il n’était pas besoin d’ajouter de patronyme, ni de localité précise, vous écriviez « Tobie 59 Watten » et le pli arrivait chez le destinataire qui tendait la main, fier comme Artaban. Ah Tobie, vous souvenez-vous, j’en appelle à  presque tous les germains et germaines, nés entre cinquante et soixante-quinze, du siècle précédent, Tobie le patriarche, l’homme aux deux chevaux fougueux,  à la deux chevaux rutilante 485 CA 59, après la belle juva 4, « baisse le capot on voit le moteur ! » disait-il en voyant fleurir les minijupes, signes extérieurs d’une certaine aisance, non pas la minijupe, signe de légèreté, mais les deux chevaux pardi. Un seul, c’était un pauvre, un paysan. Trois chevaux et c’était la gentilhommière, la vie de château quoi ! Certains ne badinent pas avec l’amour, à la campagne on ne badinait pas avec les bourrins. Suivez-vous, cousins germains, le déroulement de mon récit ? Lui il était cultivateur, oui, il cultivait le blé, accessoirement l’oseille, l’avoine pour les chevaux, le lin pour les tailleurs, comme on cultive les arts et sa réputation, sur quelque vingt hectares, une jolie ferme ma foi ; il était marié en mille neuf cent vingt-sept, si ma mémoire est bonne, à Madeleine, fille d’Irma, travailleuse infatigable. En ces temps là, cousines, on ne riait pas, on bossait de l’aube jusqu’après le couchant, la gaudriole était monnaie dormante, Brel n’avait pas encore rencontré sa Madeleine à qui lui dire des  je t’aime, car Madeleine elle aime tant ça, Madeleine, c’est mon noël, c’est mon Amérique à moi…». Ah grand Jacques, comme Georges, tes chansons ne font plus recette… Et si malencontreusement le démon le possédait, lui, le pépé, elle jamais, oh grand jamais, le diable est au corps ce que l’âme est à dieu, alors le délit de chair se consommait  dans le noir, en secret, dessous la courtepointe et les soupirs étaient vite étouffés. Mais chut, ma plume m’entraîne trop loin, je vois ici les fruits de leurs désirs assouvis, pardon mon oncle pardon ma tante, vous fûtes huit dans une long cortège de quatorze années glorieuses et combien fécondes. En ce temps-là, on priait beaucoup, agenouillés inconfortablement sur une chaise de cuisine ou un fidèle prie-dieu en messe basse ou à la grand-messe, derrière un missel en version latine. Ite missa est et la messe était dite. Deo gracias !Ah les stigmates de la foi sur nos genoux enfantins et dans nos têtes blondes !

Sans nous vanter, à cette époque, nous étions trilingue ! Oui, monsieur, vous avez bien ouï, trilingue, nous maîtrisions trois langues. Primo, nous récitions couramment le latin, désormais langue morte : « Lupus et agnus venerant siti compulsi. Supérior stabat lupus, longue quae inferior agnus. Tunc face improba, etc. etc. »

Non, non, ce n’est pas une chanson mais une fable d’Esope, l’aïeul de La Fontaine

Secundo, avec Pitch, Nesch, et Pow, moi c’était Pitch contror ou Cram pas vrai, parce que, parait-il, il m’arrivait de m’opposer. Si peu, si peu…  Nous discourions donc en flamand, « t’ez a lik a touat, mésche ! Me sint stiv mouh !

Tertio, dans les écoles de la quatrième république, on nous enseignait le français, langue officielle, à grands coups de règles et d’exceptions venant confirmer celles-ci. Certains diront en m’écoutant que l’usage de la trique porte bien ses fruits. Le débat est d’un autre temps.

 

Puis-je vous conter une petite anecdote d’enfance ? L’histoire se déroulait ici même, dans les quartiers d’été. Nous priions depuis dix bonnes minutes, c’était le programme quotidien imposé par le sombre abbé Vanreckem. Le pépé, à genou par terre, les coudes appuyés sur la paille du fauteuil, nous surveillait Anne-Marie et moi de son regard sévère, à travers la lucarne de son dossier verni et la mémé, c’était samedi, vidait la poule qui serait mise au pot pour le lendemain, jour du seigneur. Elle débarrassait donc le volatile de ses entrailles, (nous l’avions déplumé la veille) quand soudain, un pet, un vent, un prout quoi, continu, (était-il aussi gras que le gallinacé, je ne saurais plus l’affirmer ?) un prout donc retentit du côté de la mémé. Petit mon oncle, habituellement grave et dévot, vu qu’il se destinait à épouser Dieu, en passant par la porte mystérieuse du petit Séminaire, puis du grand, éclata de rire, et on s’engouffra, comme des courants d’air trop longtemps comprimés, Anne Marie et moi, dans la brèche béante de la rigolade. Le pépé ne riait jamais mais, pris au dépourvu, laissait faire. Il disait simplement, désarmé, dans un flamand savoureux, imagé, et la traduction semble bien pâle : « votre grand-mère vieillit, il y a relâchement des tissus… » Oncle Claude, fils de Tobie, connaît la version originale…

Quant à la mémé, un peu confuse, elle continuait la litanie, en pointant du doigt l’oiseau coupable. On n’a jamais su de quel organisme provenait ce vent soudain. Pépé mit fin à la joyeuse récréation en frappant dans ses mains. L’ordre était revenu, la poule était vidée, et nous, ravis de cet entracte badin dans cette pièce  monotone et sans dialogues.

 

Mais revenons, cousins, à l’objet de la rencontre. Une cousinade, néologisme qui convient aux temps qui courent, trop vite, depuis que tout fait, divers ou pas, tout geste dans notre environnement a pris de la vitesse. Dans nos campagnes emmaïssées, dixit Raphaël, un des cousins les derniers nés, sur les tracteurs robotisés roulent dans une traînée de poussière des Schumacher impétueux.

Ah si grand-mère, voulez-vous danser grand-mère… Ah si mémé voyait passer ces trains à grande vitesse, oh la vache, pardonnez l’image d’Epinal, il est loin le petit train poussif et convivial de son enfance. Si souris des champs, elle pénétrait dans un fast food, un quick -oh la vilaine onomatopée – oh la malbouffe dira José entre deux gendarmes quelque cinquante ans plus tard, cracherait-elle tout rouge son  hachis dégoulinant de Ketchup et son bout de tomate élevée sans terre et aux hormones ? Elle avait connu, bien sûr, la presque anodine fermeture éclair, remplaçant après guerre le déboutonnage laborieux et compulsif, si enrageant quand l’envie se dressait pressante. Elle avait subi aussi, la blitz krieg, comme disaient nos désormais cousins germains, la cruelle guerre éclair qui s’enlise toujours et massacre à l’aveuglette.     

 

Cousinade, dérivé étrange, conservateur, je préfère ses ancêtres, cousin, cousine, cousiner, cousinal cousinage. Ne dit-on pas « un air de cousinage », comme un air de famille ? Ma cousine c’est ma sœur éloignée, de Lille, de Maubeuge, de Paris, de Grenoble ou de Zanzibar, et parfois si proche quand elle est plongée dans le bain moussu de l’enfance.

Cousinade rime avec rigolade et salade, mascarade aussi, rassemblement charnel sans importance diront les uns, les absents ont-ils toujours tort ? Rien n’est simple…mais n’est-ce pas le temps insolent, impitoyable, chères cousines, qui nous usine jour après nuit ce masque de rides, de bleus à l’âme, et à qui sait le voir,  niché habilement sous le fard, derrière le personnage souvent désenchanté,  le visage lisse et tendre de l’enfance, son regard pétillant toujours dans la lune ?

 

Vous me direz que je passe du coq à l’âne, mais n’est-ce pas le fil logique de l’histoire : hier le coq claironnant sur le fumier de la basse-cour, ici même où, cousine, votre charmant popotin à merveille sied, aujourd’hui l’âne brayant au milieu des prés.

 

J’ai sous les yeux le feuillet d’invitation si beau (merci, Anne France et la ribambelle dynamique de filles Missiaen-Delattre, et je plonge illico dans l’enfance, comme dans un bain d’eau de mer du Nord, vivifiante, revigorante, mais si froide la plupart du temps. Il y en eut des torsions, contractions, gesticulations éprouvantes pour de frêles épaules d’à peine dix printemps, et si peu de douces éclaboussures, de caresses et de fous rires. Ces gestes-là, ces débordements du corps et du cœur restaient-ils à inventer sur les paillasses dures des chaumières ?

Ne retenons que les belles éclaircies, cousin cousine, petit frère, soeurette, notre sourire d’ange, têtes blondes comme l’épi, brunes comme le cachou, culottes courtes, souliers vernis du dimanche après la messe, la main plongée dans les bouchées gagnantes chez Marie France, j’aurais tant aimé que pour compenser le « perdu » sans retour sur le papier glacé,   pêcher un baiser sur la joue, juste un petit pêché… les cabanes avec Michel et Ignace dans les étables, les courses à bicyclette avec Bruno parmi les herbes folles, ah cette soif de dépasser de se dépasser, jamais assouvie..  Et quelques années plus tard les échappées belles du tour du Nord, Vous souvenez-vous, cousins cousine Monique, de Nielles, de Condette, d’Hucqueliers, de Bavinchove, Quesnoy, et Oye plage, mon circuit, des collines d’Artois au monts des Flandres, douce Flandres, vert pays de mon enfance… en passant par les dunes d’opale, est un peu embrouillé, mais il reste la chaleur de la paille, le clapotis de l’eau, les chemins en zigzag, les chansons sous la lune, le chant du rossignol, rossignol, rossignol de mes amours et aussi  la vaisselle à tour de rôle et les brouilles puériles dans les jeunes ménages. Marie Thérèse savait à l’occasion manier le balai, comme un glaive et Marie Jo utiliser sa langue comme une fourche. Notre périple à bicyclette était si pimenté ! Ah petit mon oncle, mais tu n’es pas là et tu manques à la fête, on te doit une fière chandelle à la belle étoile. Notre enfance, en ces moments de vertes randonnées à travers le bocage, a connu sa période rose.

 

« Les années passent, la vie aussi. On est les témoins impuissants du temps qui trace, du temps qui veut. »

C’est  GCM, le slaamer de  Saint-Denis qui le dit. Et c’est simple et c’est beau.

« Au mois de juin, on change de teint, fini d’être albinos. »

Et en septembre, c’est les vendanges, nous les referons ensemble, les vendanges de l’amour… on rentre les foins, sur des lignes interminables on ramassait les pommes de terre, le pépé suivait derrière et grondait le petit poucet contrevenant, celui qui laissait sur le chemin, comme autant de cailloux blancs les pommes de terre en robe des champs. C’était pourtant bien avant le remembrement, cousin cousine, souvenez-vous de ce temps-là, la campagne était peuplée de joyeuses bandes et de coquelicots, et ça riait, et ça chantait, et ça chiquait dans les allées mais fallait surtout pas baisser les bras.

Aujourd’hui, je ne sais pas, on dirait qu’il n’y a plus trop de vie autour d’un champ de blé, ni humaine, ni animale, (sauf chez cousin Raphaël, quand trois générations cigales et fourmis se pressent et chantent sur un chariot de paille) ni même végétale, les coquelicots ont perdu tout leur sang, les abeilles manquent de butin, l’homme parle tout seul, c’est le progrès, dit-on à la cour des grands. Les épis, les tubercules sont en surpoids et même obèse, à notre image. De ce progrès, on n’en veut pas. Heureusement il est des paysans qui n’exploitent pas la terre, car exploiter n’est plus un exploit, mais la cultivent encore, cousin Raphaël est de ceux-là et ce n’est pas rose tous les jours, mais ça reste vert prairie. Prairie je t’aime, prairie je t’adore….

 

Allez je cesse de m’épancher, ça n’en finirait pas. Je lève mon verre pour saluer l’arbre Missiaen. Qu’il continue de vivre en harmonie parmi ses congénères, au milieu des prés, au milieu des bois, et aussi dans les villes, car des arbres, à l’écorce blanche, noire ou métissée, des jardins dans la cité, sont des réservoirs d’oxygène, de rires, d’abeilles, de coquelicots et de colombes pour la santé et le bien-être de nos enfants. A l’(h)être des parcs et des squares, Donnez-lui mille colombes…

                                                                    Marc le 31 août 2008

 

 

 

Par marc
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Jeudi 28 août 2008 4 28 /08 /Août /2008 10:08

                                                                                                 

 

 

 

                                                        1 janvier 2038

 

                           Cher grand-père,

 

Voilà quelques jours, tu as fermé les yeux irrémédiablement. Comme j’aimais ton regard doux et pénétrant, posé sur le monde et sur nous, surtout. Et voilà qu’en un clin d’œil, il n’embrasse plus personne. Tu sais, grand-mère, aux cheveux argentés, comme la soie, promène toujours à la ronde ses mains caressantes, mais depuis que tu es parti, elle ne voit plus personne. Je crois qu’elle aussi accomplit un grand voyage dans le temps et dans ses espaces intimes. De temps à autre, elle sourit, ses lèvres dessinent un baiser ou un mot tendre, en silence. J’aimerais avoir accès à quelques-uns de ses plus beaux secrets, je crois que les douceurs te sont destinées, par delà le précipice de la mort.

J’ai quinze ans, et j’aurais tant voulu, mon cher grand-père,  te garder rayonnant dans notre cercle de longues  années encore. Il est des liens de sang et d’esprit qui éclairent notre sentier si précaire. Comme j’aimais nos conversations à bâtons rompus sous la voûte des chênes, ces échanges de mots et de sourires complices. Comme j’aimais ces gestes quotidiens partagés : semer, cueillir, goûter, construire, marcher, s’émerveiller, sentir, toucher, être touché, autant de verbes d’action et d’état bienfaisants. Mais non ! Il a fallu que tu t’éteignes soudainement comme cette étoile que j’aperçois à la mansarde. Comme tu me parlais du ciel et de son feu d’artifice silencieux et grandiose chaque nuit renouvelé. Tu sais comme je suis curieux des merveilles du monde, de la fleur, de l’abeille, des nuages, d’un paysage ou d’un visage, du bel agencement des pierres. Bonne curiosité, me disais-tu, en m’ébouriffant les cheveux et je sais combien mes yeux brillants allumaient ton regard. Je crois, grand-père que les êtres ne meurent jamais tout à fait, il est des présences lumineuses, chaleureuses qui se prolongent au-delà des apparences.

Je vais profiter de cette année nouvelle pour exprimer quelques vœux et te les adresser. A côté de moi se trouve ton journal, le bel ouvrage que tu m’as laissé en héritage, avec cette dédicace : « A mon petit-fils si curieux et si respectueux, j’offre ces mots fruits de mes humbles faits et gestes  pour rendre le monde plus beau. » Tu écris à la page deux mille du premier janvier : « La marée lèche les côtes de Bretagne et de Vendée, mais contrairement à l’habitude elle ne se retire pas, elle s’incruste et laisse des traînées visqueuses sur le sable et les galets, l’albatros a endossé une robe noire et moulante et  « exilé sur le sol au milieu des huées, ses ailes de géant l’empêchent de marcher », il se débat impuissant dans un corset de boue. L’homme une fois de plus a souillé la mer et la plage, claironnant encore son credo : «  A moi la terre, après moi le déluge… »

 

Nous sommes encore là, grand-père, petits enfants de cette grande famille d’hommes dévastateurs, « homo sapiens » si peu sages. Comme toi, à l’horizon, j’y vois de gros nuages obscurs et là-bas, à qui sait observer, un pan de ciel bleu et dessous, une Terre unique et fragile que de plus en plus d’hommes, de femmes et d’enfants partout s’efforcent de leurs mains, de toutes leurs forces de protéger, de sauvegarder. Ils clament haut et fort comme Saint Exupéry : « Nous n’héritons pas la terre de nos ancêtres, nous l’empruntons à nos enfants. »

Nous payons aujourd’hui plus que jamais le lourd tribut de vos longues années de croissance brutale, réitérées pendant des décennies, malgré les coups de semonces, malgré les crises. La terre saura-t-elle digérer tous les poisons, déchets de toutes sortes qui ont coûté la vie à tant d’espèces. Notre pauvre planète a fait le deuil de milliers d’oiseaux, de mammifères, de poissons, de plantes… victimes de l’évolution inéluctable, clament certains ; victimes, et c’est beaucoup moins flatteur, de la piètre qualité de l’air, de l’eau, de la terre. D’autres espèces ont vu les jours, fruits de manipulations de laborantins écervelés. Mais comme toi, grand-père, j’éprouve une répulsion viscérale pour ces apprentis sorciers, trop peu modestes pour  être honnêtes, poussés par l’appât du gain et de la gloire. Je voue une admiration sans faille, pour les humbles chercheurs, philosophes, dont le doute illumine la route et qui donnent son véritable sens au progrès.

 

Aujourd’hui, par la force des choses, par la pression et l’action tenaces des êtres, beaucoup d’hommes ont adopté une autre démarche, plus respectueuse de l’autre et de la terre. Est-ce parce que les femmes, sans mettre aux orties leur féminité, et en revendiquant leurs différences ont adouci, ont « humanisé » l’homme, jetant l’opprobre sur ces concepts de pouvoir, de compétition. Elles ont investi en grand nombre les maisons du peuple, les assemblées, les commissions, tous les lieux où les décisions se prennent ? Sans aucun doute. Les jeunes, les enfants aussi, sont des acteurs essentiels et leurs yeux neufs, leur  libre parole ont renversé des tabous de taille.

 

Habiter poétiquement la terre, comme le chante magnifiquement Hölderlin. Se met en place une politique planétaire, avec des commissions d’ « honnêtes hommes » reconnus à toutes les échelles, et une démocratie participative vivante.

 

Révolution écologique et sociale. N’ayons pas peur des mots. Etre plutôt qu’avoir. Etre joyeux et paisible au milieu des autres, dans son environnement, dans ses activités, dans son corps. Avoir est soumis au verbe être. Nos libertés « concourantes » et non plus concurrentes s’enrichissent mutuellement. Une politique planétaire, des commissions d’  « honnêtes hommes » reconnus à toutes les échelles et une démocratie vivante, régénérée.

 

Il a fallu, et il faut encore sans relâche, mettre au pas, et même faire taire un certain nombre d’appétits grossiers, destructeurs- et certains se cachaient parmi les progressistes, en paroles du moins-. Il a fallu en éclairer beaucoup d’autres qui attendaient avec force, les yeux tirés et résignés, cette salutaire éclaircie. Il a fallu aussi accepter de partager le gâteau, pour que chacun, à Rio, à Alger, à Tananarive ou Paris, dans les villages les plus reculés du monde, en croque sa part, sans goujaterie. Tu imagines, grand-père, comme furent fortes les résistances et comme elles le sont encore. Perdre son pouvoir, et pas seulement son pouvoir d’achat. Les mutations sont extraordinaires.

 

Avec le concours désintéressé de grands éclaireurs, à mille lieues des politiques à courte vue, a été mis en place un autre système de valeurs, mais je te sais allergique aux systèmes, et comme tu as raison, c’est la porte ouverte à toutes les dérives. Il foisonne partout des chantiers de belle envergure. Aider au développement harmonieux des peuples et des régions qui depuis des siècles avaient été pillées sans retenue. Finie l’accumulation de mille objets accessoires, fini le gaspillage des ressources. Aujourd’hui chaque innovation répond à ce triple critère avant de glisser dans les canaux de la distribution : servir l’homme et l’épanouir, préserver les ressources et embellir la planète.

 

Chaque goutte d’eau qui passe dans nos circuits retrouve sa pureté originelle en retrouvant son cours. Voilà dix ans que nous n’utilisons plus d’énergie négative et nous nous efforçons de colmater les brèches laissées par les agissements inconscients, il s’agit d’une véritable course contre la montre, contre l’anéantissement. Certains dégâts sont irréversibles : des contrées entières ont été envahies par les eaux, la terre ferme s’est rétrécie et s’amenuise encore. Des millions d’hommes ont perdu leurs racines et ont été contraints à s’installer ailleurs. L’homme a appris la migration à grande échelle, la promiscuité aussi, et a réappris l’accueil. Il faut rendre hommage une fois de plus à tous les précurseurs qui sont entrés en résistance.

 

Je m’attarde sur le sujet, sachant qu’il aurait trouvé en toi un écho favorable, de nobles envolées et des flambées de lyrisme. Sur ton journal, tu écris encore, à l’aide de touches lumineuses : « Paris-Dakar n’amuse et ne bluffe  que les enfants, l’instant du passage, quand il ne les écrase pas. Les mannes, les poches et les ventres sont vides. Les retombées sont de sable, de poussière et d’amertume. Année 2000, année 0,….1 de la coopération entre les hommes. » Quelques trente années plus tard, il reste un musée du Paris-Dakar, intitulé le musée de l’homme pressé, et surtout des terres ensemencées et boisées, d’immenses oasis de paix qui font reculer les déserts.

 

Tu n’as jamais désespéré de l’homme et comme tu as eu raison. Ta parole bienveillante et tes rires nous manquent. Quant à mamie, ses mains et son visage n’ont jamais cessé le dialogue…tendresse.

                                     

                                      Ton petit-fils

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 


 

Perdre son pouvoir et pas seulement son pouvoir d’achat. Les mutations sont extraordinaires. Cette aventure du partage ne fait que commencer.

Avec le concours de grands éclaireurs, à mille lieues de la politique à court terme et destructrice, a été mis en place un autre système de valeurs, mais je te sais allergique aux systèmes, et tu as raison, il ne faut rien ériger sous une forme exclusive et dangereuse. Il foisonne donc partout des chantiers de grande envergure. A l’école, à l’atelier, au bureau, on ne parle plus de notes, de compétition mais de coopération. Il ne s’agit plus de produire, d’accumuler mille objets accessoires, de les jeter, et d’accumuler encore. Aujourd’hui, chaque innovation répond à ce triple critère avant de glisser dans les circuits de la distribution : servir l’homme et l’épanouir, préserver les ressources et embellir la planète.

 

Chaque goutte d’eau

Par marc - Communauté : melting pot
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Samedi 12 juillet 2008 6 12 /07 /Juil /2008 18:37


 

Et pour occupation, ceci :

Ouvrir bien grandes mes étroites mains

Pour ramasser le paradis

                                                   Emily Dickinson

 

En automne, à ses heures si belles, j’ai un rituel : je déploie les ailes de mon échelle -envergure deux fois six mètres- et je grimpe tout là-haut, jusqu ‘au septième ciel, ou presque.

 

En automne, j’ai un rituel qui me démange de la tête aux orteils. Et ni la fâcheuse goutte, ni le traître vent, ni même les cuisantes trombes ne détourneraient mon aérienne ascension. Pour tout l’or du monde, je ne laisserai à un autre le loisir d’y monter.

 

Le joli mois de novembre est  roux et lumineux, sur l’herbe pétille un tapis de feuilles ensoleillées. Quel enchantement de musarder et de perdre pied !

 

Mais aujourd’hui, mon rituel est ailleurs, il ne s’arrête pas en chemin, même buissonnier, même craquant comme un croissant doré. Il m’invite, il m’incite à m’élever. Quatre à quatre, j’escalade les étages de mon vieux pommier cabarette alouette et quel fabuleux voyage à deux doigts des nuages moutonneux !

 

Mon vieux compagnon, au moins centenaire, porte haut ses couleurs, ses blessures et ses secrets. Chaque année il m’accueille bras ouverts –oh ! ils ont perdu de leur vigueur !- mais l’aïeul reste vert. Ma confiance est entière : si une branche cède, une autre aussitôt accordera son aide, elle amortira ma chute et la charge n’est pas mince…

 

Quelle générosité, quelle magnificence ! Il en a connu, en son sein et sur sa cime, des sérénades, des amours et des nichées. Et fécond encore comme à vingt ans, il m’offre son plus beau ramage, et sous le couvert changeant, mille fruits d’une longue et étonnante patience. Il me suffit de tendre la main pour cueillir, recueillir l’offrande. Don du ciel et de la terre, fiancés enchevêtrés.

 

Que j’aime ce rituel ! Une à une, religieusement, je pose les rondes pommes, gonflées de suc et de soleil, au fond de mon panier. J’aurai tout l’hiver assis au coin du feu et le printemps nouveau sous les bourgeons éclos pour les croquer, les savourer. Pas de queue pour des prunes et des cabarettes au supermarché…

 

Avant l’élévation, je caresse le corps noueux de mon arbre, fraternellement. J’effleure la mousse et le lichen. A ses pieds énormes, un lierre s’entortille, jeune et volubile, pas encore importun. Car je veille et je ne laisserai l’endormir de ses rameaux sournois et puis tel un reptile l’étouffer comme une proie.

 

Là haut, une grappe est trop lointaine, tant mieux ! des cabarettes,  il en faut pour tout le monde, la famille, les amis, les oiseaux, les insectes et les vers aussi, poètes décompositeurs.

 

Mon pommier cabarette mourra de sa belle mort au milieu du pré, entouré des siens : deux petits sont nés voilà quelques printemps. Et le jour, et ce n’est pas demain, où il ne sera plus sensible à la chaleur du soleil, aux caresses du vent, aux fourmillements de la terre, je le prendrai dans mes bras, le coucherai dans l’herbe et le recouvrirai d’un blanc manteau de roses. J’inviterai à son chevet merles et chardonnerets.

 

Et quand il aura son content de caresses et de chants, nous allumerons un grand feu sans artifice. Une dernière fois, j’inviterai une guitare et un accordéon. L’ami Georges et ceux qui l’ont aimé nous donneront le la et la clé du firmament. Alors l’âme de mon pommier, en mille étincelles, ira rejoindre les astres des cieux.

 

Au crépuscule de ma vie, j’aurai un rituel : je déploierai les ailes de ma vieille échelle -envergure deux fois six mètres- m’envolerai jusqu’au ciel, et  danserai parmi les étoiles et les êtres aimés, pour m’y fondre sans haine.

 

« Auprès de mon arbre, je vivais heureux… »

                                                                                  MD

 

 

Par marc - Publié dans : clés des champs - Communauté : Jardinage
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Mercredi 9 juillet 2008 3 09 /07 /Juil /2008 09:00

 

Dans tes veines battantes, o Toulouse, se déchaînent  des torrents de musique. Ici, dans la pénombre d’un bar, une plainte de raï étreint, déchire l’air embaumé et nous poursuit au fond du ventre chaud des ruelles jusqu'à la belle rue Saint-Rome. Plus loin une saxophoniste, au minois séraphin, assise contre la vitrine d’un magasin d’antiquités, joue un air intemporel. Elle implore en soufflant quelques centimes et son chien, en crescendos loufoques pleure avec elle. Soudain la musique s’arrête sur un final époustouflant. Elle regarde et sourit à la ronde, revient sur terre. Son chien à ses pieds ne gémit plus. Dans son aumônière fanée, la petite monnaie roule…C’est toute sa fortune. O ton païs ! O Toulouse !

 

De nos ailes du désir, avec notre soif ardente de connaître et de ressentir, nous flânons, musardons longtemps sous la délicieuse lumière du jour. Et de temps en temps, pour nous griser encore , nous nous posons sur un banc dans un square ombragé, peuplé d’arbres impériaux et d’imposantes statues aux formes insolites, vibrant de créatures chamarrées et volubiles, de volatiles effrontés et d’enfants délurés folâtrant dans l’herbe tendre et rase. Des jets d’eau et d’étincelles  au pied  d’un donjon orphelin, de pierres ocres, rafraîchissent et complètent le tableau qu’aurait pu représenter l’éblouissant Chagall dans une période rose… 

Par marc - Publié dans : vive la vie nomade
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Lundi 7 juillet 2008 1 07 /07 /Juil /2008 22:05

« Un torrent de cailloux roule dans ton accent
Ta violence bouillonne jusque dans tes violettes… »

 

Longue flânerie les yeux éblouis à travers les rues roses de la ville métissée. O Toulouse ! Ta place du Capitole a des allures de fête, avec son marché aux violettes et aux colifichets, ses noces de chrome qui s’affichent et tintamarrent sur le pavé et toutes ces couleurs qui déambulent légères et décolletées. Tes arcades parfumées sourcillent, palabrent et s’esclaffent dans un cocktail aérien de gaudrioles.  Tes maisons renaissance dressent la tête avec élégance et ouvrent grandes leurs portes sur des cours pittoresques et des escaliers sans fin qui tournoient et s’envolent jusqu'au bleu limpide du firmament . Tes clochers murs augustes  comme des théâtres anciens nous donnent le vertige. Ta basilique romane, avec des assises antiques , de brique et de pierre, apparaît, majestueuse au bout de la rue du Taur. Elle devient flamboyante et divine à la tombée du jour quand le rouge des cieux auréole et caresse le rose. Ses chapiteaux sont des livres d’images saintes ouverts aux gueux et aux analphabètes, ils nous parlent de « mauvais riche » débordant de vanité et d’outrecuidance, cuisant en enfer. Pauvre Lazare ! Les « bons riches »quant à eux l’emportent haut la main et les cœurs, charitables sur les deux scènes : l’existence éphémère et dorée sur terre ainsi que la vie éternelle.

 

Par marc - Publié dans : vive la vie nomade
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